Dans le cadre de l'initiative GAYA (Global Alliance for Youth Action), ACED a mené une évaluation sans précédent auprès de 662 organisations dans 19 pays africains pour comprendre pourquoi l'intégration du genre et de la jeunesse dans les programmes de sécurité alimentaire reste un défi malgré la volonté affichée. Les résultats révèlent un fossé critique entre connaissances théoriques et compétences opérationnelles.
Contexte démographique et enjeux structurels
L'Afrique connaît une transition démographique caractérisée par une population majoritairement jeune : plus de 60% des habitants ont moins de 25 ans. Cette structure démographique positionne les femmes et les jeunes comme acteurs centraux des systèmes alimentaires, intervenant à l'ensemble des maillons de la chaîne de valeur.
Toutefois, leur contribution demeure entravée par des barrières structurelles persistantes : systèmes fonciers coutumiers discriminatoires, normes socioculturelles restrictives et disparités d'accès aux ressources productives (terre, capital, formation). Des travaux de recherche établissent une corrélation significative entre insécurité alimentaire chronique et inégalités de genre et d'âge en Afrique subsaharienne.
L'absence de données désagrégées par sexe et par âge limite la capacité des programmes de Sécurité Alimentaire et Nutritionnelle (SAN) à répondre aux besoins différenciés des populations cibles. L'intégration de ces dimensions constitue donc une condition nécessaire pour améliorer l'efficacité des interventions de sécurité alimentaire et nutritionnelle.
Identification des contraintes opérationnelles
Bien qu'un consensus existe sur l'importance des femmes et des jeunes dans la sécurité alimentaire, la traduction opérationnelle de cette reconnaissance présente des défis significatifs. L'étude « Défis liés à l'intégration des données sur le genre et la jeunesse dans les interventions en matière de sécurité alimentaire et de nutrition : obstacles et stratégies d'amélioration » identifie trois catégories de contraintes :
Contraintes normatives : Les systèmes de croyances et structures sociales traditionnelles limitent la participation des femmes et des jeunes aux processus décisionnels, particulièrement lors des phases de diagnostic et de conception des interventions.
Contraintes institutionnelles : Les cadres politiques de sécurité alimentaire intègrent rarement des allocations budgétaires spécifiques ou des directives opérationnelles précises pour la prise en compte du genre et de la jeunesse.
Contraintes de compétences techniques : Les équipes de terrain présentent des lacunes en matière de collecte, d'analyse et d'utilisation des données désagrégées par sexe et par âge. Cette contrainte apparaît comme la plus fréquemment citée par les praticiens.
Justification de l'évaluation des capacités techniques
L'évaluation des capacités opérationnelles des organisations se justifie par trois constats :
Limites de l'approche agrégée : Les interventions qui ciblent le ménage comme unité homogène ne permettent pas d'identifier les vulnérabilités intra-ménage. Sans capacité de désagrégation des données, les besoins différenciés des membres du ménage, notamment des femmes et des jeunes, demeurent invisibles.
Écart conception-mise en œuvre : De nombreux projets intègrent formellement les dimensions de genre dans leurs documents de formulation mais échouent lors de l'exécution. Cet écart s'explique largement par l'absence d'outils pratiques et de compétences opérationnelles des équipes de terrain.
Dépendance à l'expertise externe : Une proportion significative d'organisations africaines recourt à des consultants internationaux pour l'analyse de données et l'ajustement stratégique des interventions. Cette dépendance limite le développement des capacités endogènes et l'appropriation locale des apprentissages.
Méthodologie
L'évaluation repose sur une approche mixte combinant méthodes quantitatives et qualitatives :
Enquête quantitative d'envergure : Sur 754 réponses collectées dans 19 pays via une large diffusion numérique (réseaux sociaux et base de données de 1 000 ONG), 662 questionnaires valides ont été analysés pour évaluer les profils organisationnels, les connaissances techniques en SAN et les besoins en formation.
Approfondissement qualitatif ciblé : En complément, dix chercheurs ont mené des entretiens détaillés auprès d'un échantillon de 100 ONG sélectionnées dans 12 pays du Sahel et du Golfe de Guinée, permettant un diagnostic précis des capacités réelles d'intégration des dimensions genre et jeunesse.
L'analyse mobilise le cadre conceptuel CAC (Connaissances, Attitudes, Compétences), permettant d'évaluer trois dimensions :
- Connaissances : Maîtrise des concepts et méthodologies d'analyse de genre et de jeunesse
- Attitudes : Dispositions professionnelles favorisant la reconnaissance et la valorisation de ces enjeux
- Compétences : Capacités effectives de collecte, d'analyse et d'utilisation des données dans le pilotage des interventions
Les répondants ont été invités à s'auto-évaluer sur une échelle de Likert à 5 points. Les données ont fait l'objet d'analyses statistiques descriptives et comparatives.
Limites méthodologiques
Cette étude présente plusieurs limites : (1) le recours à l'auto-évaluation peut induire des biais de désirabilité sociale ; (2) l'échantillon, bien que substantiel, n'est pas strictement probabiliste ; (3) les variations contextuelles entre pays limitent la généralisabilité des résultats ; (4) l'étude ne mesure pas les capacités effectives à travers des tests de performance.
Profils et caractéristiques des organismes de mise en œuvre
Sur les 754 réponses collectées dans 19 pays africains, 662 questionnaires valides ont été retenus pour analyse. Plus de 82% des organisations ont été créées entre 2000 et 2024, et 82% opèrent dans des pays francophones. Environ 72% ont désigné la sécurité alimentaire et nutritionnelle comme leur secteur d'intervention principal. En termes d'expérience, 68% ont déjà mis en œuvre des projets liés à la SAN, tandis que 32% envisagent de lancer leur premier projet dans ce domaine.
Sur l'ensemble des organisations répondantes, 11% étaient financées par le Bureau de l'Assistance Humanitaire (BHA) et 32% par l'USAID. Ces résultats soulignent la nécessité d'un programme de renforcement de capacités ciblé, afin de réduire les écarts liés à la langue et à l'expérience parmi les acteurs de la SAN en Afrique.
Compréhension des concepts de genre et de jeunesse par les acteurs
Plus de 90% des organisations disposent d'au moins un membre du personnel titulaire d'un diplôme de niveau licence ou équivalent. Cependant, seulement 66% ont indiqué avoir un spécialiste interne en genre ou en jeunesse, et uniquement 30% déclarent intégrer de manière adéquate les données liées au genre ou à la jeunesse dans leurs programmes de SAN.
Parmi les organisations sans expertise interne, 34% font appel à des consultants externes pour soutenir les analyses liées au genre et à la jeunesse. La majorité des acteurs de mise en œuvre démontrent une compréhension modérée des concepts clés liés au genre et à la jeunesse. Toutefois, les concepts liés à la jeunesse (emploi des jeunes, santé des jeunes, participation civique, autonomisation) semblent significativement moins bien compris que ceux relatifs au genre (identité de genre, intersectionnalité, violences basées sur le genre, égalité et équité de genre).
Concernant les sources de données, 55% des organisations utilisent un mélange de sources (données internes, ONG, agences gouvernementales), tandis que seulement 17% s'appuient sur une source unique.
À suivre dans la Partie 2 : Résultats de l'évaluation, implications stratégiques et recommandations pour le renforcement des capacités