Cette seconde partie présente les résultats de l'évaluation des capacités des organisations africaines en matière d'intégration du genre et de la jeunesse dans les interventions de sécurité alimentaire et nutritionnelle. (Lire la partie 1 ici)
L'analyse révèle plusieurs constats majeurs structurants :
1. Profil des organisations interrogées
Sur les 754 réponses collectées dans 19 pays africains, 662 questionnaires valides ont été retenus pour analyse. Plus de 82% des organisations ont été créées entre 2000 et 2024, et 82% opèrent dans des pays francophones. Environ 72% ont désigné la sécurité alimentaire et nutritionnelle comme leur secteur d'intervention principal. En termes d'expérience, 68% ont déjà mis en œuvre des projets liés à la SAN, tandis que 32% envisagent de lancer leur premier projet dans ce domaine.
2. Expertise interne limitée malgré un niveau d'éducation élevé
Plus de 90% des organisations disposent d'au moins un membre du personnel titulaire d'un diplôme de niveau licence ou équivalent. Cependant, seulement 66% ont indiqué avoir un spécialiste interne en genre ou en jeunesse, et uniquement 30% déclarent intégrer de manière adéquate les données liées au genre ou à la jeunesse dans leurs programmes de SAN. Parmi les organisations sans expertise interne, 34% font appel à des consultants externes pour soutenir les analyses liées au genre et à la jeunesse.
3. Asymétrie dans la compréhension des concepts : genre mieux maîtrisé que jeunesse
La majorité des acteurs de mise en œuvre démontrent une compréhension modérée des concepts clés liés au genre et à la jeunesse. Toutefois, les concepts liés à la jeunesse (emploi des jeunes, santé des jeunes, participation civique, autonomisation) semblent significativement moins bien compris que ceux relatifs au genre (identité de genre, intersectionnalité, violences basées sur le genre, égalité et équité de genre).
4. Écart théorie-pratique : des connaissances qui ne se traduisent pas en compétences
Près de 75% des organisations interrogées disposaient d'une expérience concrète en matière de SAN. Toutefois, les résultats révèlent que la plupart des acteurs présentent des niveaux modérés ou faibles dans les trois dimensions du modèle Connaissances-Attitudes-Compétences (CAC). La répartition montre une nette prédominance des catégories « Modéré » et « Faible », tandis que les niveaux « Fort » et « Très fort » restent marginaux.
Il est particulièrement notable que les compétences dans l'application pratique soient en retard par rapport aux connaissances théoriques et aux attitudes. Les évaluations des compétences révèlent une proportion plus élevée de classifications « Faible » et « Très faible », avec peu d'individus atteignant les niveaux « Fort » ou « Très fort ». Cet écart entre compréhension théorique et application pratique souligne la nécessité d'un renforcement ciblé des compétences opérationnelles.
5. Diversification des sources de données mais capacités d'intégration limitées
Concernant les sources de données, 55% des organisations utilisent un mélange de sources (données internes, ONG, agences gouvernementales), tandis que seulement 17% s'appuient sur une source unique. Malgré cette diversification, les acteurs ont une compréhension limitée des stratégies visant à améliorer l'accès, la compréhension, la collecte, l'analyse et l'intégration des données sur le genre et la jeunesse dans les interventions de SAN.
6. Contraintes structurelles multidimensionnelles
Les acteurs identifient quatre catégories de contraintes limitant l'intégration effective des données sur le genre et la jeunesse :
Contraintes institutionnelles et organisationnelles : rareté des financements spécifiques, absence de stratégies internes, résistance au changement
Lacunes de capacités et d'expertise : expertise insuffisante, connaissance limitée des outils, manque de formation du personnel
Contraintes de données et ressources : disponibilité limitée de données désagrégées, qualité inégale, manque d'outils numériques
Barrières socioculturelles : pesanteurs sociales, persistance de croyances limitant la participation des femmes et des jeunes, inégalités structurelles
Discussion et implications
Ces résultats appellent plusieurs observations :
Premièrement, le différentiel entre connaissances théoriques et compétences opérationnelles suggère que les approches traditionnelles de renforcement de capacités, centrées sur la sensibilisation et la formation conceptuelle, présentent une efficacité limitée. Des interventions davantage axées sur le développement de compétences pratiques apparaissent nécessaires.
Deuxièmement, l'asymétrie observée entre genre et jeunesse révèle que cette dernière dimension demeure sous-développée dans les politiques de sécurité alimentaire, malgré le poids démographique des jeunes en Afrique (plus de 60% des habitants ont moins de 25 ans). Des efforts spécifiques de développement d'outils et de méthodologies adaptés aux problématiques de jeunesse sont requis.
Troisièmement, la persistance de la dépendance à l'expertise externe soulève des questions relatives à la durabilité et à l'appropriation locale des interventions. Le développement de mécanismes de mentorat Sud-Sud et de communautés de pratiques régionales pourrait contribuer à réduire cette dépendance.
Quatrièmement, le plateau de compétences observé suggère l'existence de contraintes structurelles (ressources, outils, mécanismes d'incitation) qui entravent la traduction des attitudes favorables en pratiques effectives.
Recommandations
Les résultats suggèrent quatre axes d'intervention prioritaires :
Réorientation des stratégies de renforcement de capacités : Privilégier les formations pratiques et l'accompagnement opérationnel plutôt que les sessions théoriques de sensibilisation. Développer des programmes de formation certifiants en analyse de genre et de jeunesse dans les systèmes alimentaires.
Développement d'outils contextualisés :Concevoir des instruments d'analyse et de collecte de données adaptés aux réalités africaines, mobilisant les savoirs endogènes et facilitant l'appropriation par les équipes nationales.
Institutionnalisation du mentorat régional :Créer des plateformes d'échange entre organisations africaines ayant développé une expertise avérée, favorisant le transfert de compétences Sud-Sud et réduisant la dépendance à l'expertise internationale.
Conditionnalité des financements : Introduire des critères de performance relatifs aux capacités effectives d'intégration du genre et de la jeunesse dans les mécanismes d'attribution des financements, avec des indicateurs mesurables et des dispositifs de vérification.
Conclusion
Cette évaluation démontre que le principal obstacle à l'intégration effective du genre et de la jeunesse dans les interventions SAN ne réside pas dans un déficit de sensibilisation ou de volonté, mais dans des contraintes de compétences opérationnelles.
Combler ce déficit nécessite un investissement stratégique dans le développement des capacités, avec une attention particulière aux organisations nationales de taille moyenne qui constituent l'infrastructure principale de l'action humanitaire et de développement sur le continent. L'enjeu dépasse l'amélioration des pratiques professionnelles : il s'agit de construire des systèmes alimentaires capables de mobiliser pleinement le potentiel productif des femmes et des jeunes.
Les résultats présentés dans cette analyse suggèrent que des progrès substantiels sont possibles, à condition que les investissements en renforcement de capacités soient orientés vers le développement de compétences pratiques, contextualisées et mesurables.
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