À Tchatchégou, localité de la commune de Glazoué dans le centre du Bénin, la journée commence tôt. Dans les rues, les femmes du secteur informel s'activent : vendeuses, artisanes, transformatrices. Nombre d'entre elles sont mères de jeunes enfants. Certaines les portent au dos tout en travaillant. D'autres les confient à une voisine, à une aînée de la famille, parfois à une fillette à peine plus âgée. Ce sont là des arrangements de fortune, dictés par l'absence d'alternative.
Dans ce contexte, le Centre africain pour le développement équitable a conçu un modèle de garde d'enfants adapté aux contraintes des travailleuses du secteur informel : flexible dans ses horaires, ancré dans les communautés locales et géré par les bénéficiaires elles-mêmes. L'ambition est double : permettre aux mères de travailler dans de meilleures conditions, et offrir aux enfants un environnement protecteur et stimulant. Le 18 septembre 2025, le premier Espace Communautaire de Garde d'Enfants (ECGE) a ouvert ses portes à Tchatchégou. Le 17 novembre 2025, un second a été inauguré à Ouidah. Dès le lendemain de chaque cérémonie, les premiers enfants, âgés de six mois à cinq ans, y ont été accueillis.
Une demande massive face à une offre institutionnelle inadaptée
Au Bénin, le secteur informel absorbe la majorité de la population active féminine. Ces travailleuses ne bénéficient ni de congé parental, ni de structures de garde subventionnées, ni d'aucun des mécanismes de conciliation entre vie professionnelle et responsabilités familiales que le secteur formel tient pour acquis. Quant à l'offre publique de garde, lorsqu'elle existe, elle présuppose des horaires réguliers et une capacité de paiement qui excluent d'emblée les ménages à revenus précaires. Les conséquences sont documentées : des enfants exposés à des environnements insuffisamment protecteurs, des mères contraintes de réduire leur activité génératrice de revenus, et une dynamique dans laquelle vulnérabilité familiale et érosion économique se renforcent mutuellement.
La flexibilité comme réponse aux contraintes du secteur informel
Les ECGE déployés à Tchatchégou et Ouidah sont l'aboutissement de plusieurs mois de travail préparatoire. Des missions de validation ont été conduites sur le terrain, les besoins spécifiques des mères ont été cartographiés selon les sites, les infrastructures mobilisables identifiées, et six Mères et Animatrices Communautaires (MAC) recrutées : des femmes issues des quartiers concernés, formées aux outils de gestion propres à ces modèles.
La gouvernance du dispositif est délibérément locale. Le jour de chaque lancement, une Assemblée Générale a procédé à l'installation d'un Comité de Gestion (CoGes) : une femme leader à la présidence, une bénéficiaire au secrétariat, un représentant des autorités locales (GUPS ou mairie) à la trésorerie ou à la mobilisation sociale. Le parti pris est clair : la garde d'enfants n'est pas un service délivré de l'extérieur, mais un bien commun dont la responsabilité incombe à celles et ceux qui en sont les premiers concernés.
Chronique de quatre journées fondatrices
Tchatchégou, 17 septembre. La matinée est consacrée au recyclage des MAC sur les outils de gestion : registres d'accueil, cahiers de présence, rapports de suivi. L'après-midi, les quarante femmes bénéficiaires sont accueillies et installées. La tribune officielle est ouverte par les représentants de la mairie de Glazoué, le CoGes est constitué par désignation transparente et participative. La journée s'achève par une visite de l'espace d'accueil. Le lendemain, les premiers enfants franchissent le seuil.
Zè, 18 septembre. L'équipe se déplace dans la commune voisine pour une mission exploratoire. Accompagnée du chef GUPS et des chefs de quartier, elle évalue les espaces proposés pour deux futurs sites pilotes, Zè Plaques et Zè Centre. Une grille de diagnostic technique permet d'apprécier la conformité aux normes minimales de sécurité et d'hygiène. Les résultats de cette évaluation orienteront les décisions d'aménagement en vue d'un éventuel déploiement ultérieur.
Ouidah, 19 septembre et 17 novembre. La séquence de Tchatchégou se reproduit : recyclage des animatrices, accueil des bénéficiaires, installation du CoGes, cérémonie officielle en présence de la cheffe du GUPS Ouidah. Le 17 novembre, l'espace entre en fonctionnement. La phase pilote de six mois est engagée.
Au total, quatre-vingt-seize acteurs ont pris part à ces quatre journées. Parmi eux, quatre-vingts femmes bénéficiaires : celles pour qui, concrètement, l'existence de ces espaces modifie l'équation quotidienne entre activité économique et protection de leurs enfants.
Vers un cadre politique adapté aux réalités du terrain
«Chaque site pilote constitue désormais un dispositif de production de connaissances. Au cours des six prochains mois, la fréquentation des espaces sera documentée systématiquement, ainsi que la régularité de la présence des enfants, les effets observables sur l'activité économique des mères et les conditions de bien-être des tout-petits accueillis. L'enjeu est de déterminer avec rigueur ce qui fonctionne, ce qui appelle des ajustements, et dans quelles conditions ces modèles pourraient être transposés à d'autres contextes et mis à l'échelle.»
Car le constat de fond demeure : le Bénin ne dispose pas encore d'un cadre politique spécifiquement conçu pour la garde d'enfants dans le secteur informel. Des avancées existent en matière de protection de l'enfance et de normes pour les structures d'accueil, mais elles ne répondent pas aux réalités des travailleuses informelles.
Les résultats de cette phase pilote ont vocation à combler ce vide. Les données collectées, portant sur la fréquentation, les effets sur l'activité économique des mères et les conditions de développement des enfants, alimenteront une base de connaissances rigoureuse, conçue pour être mobilisée par les décideurs publics. À terme, ce modèle a vocation à être transposé à d'autres contextes nationaux confrontés à des défis comparables.
Cette démarche bénéficie du soutien d'Affaires mondiales Canada et du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), dont l'appui permet d'ancrer ce travail dans les standards internationaux de la recherche appliquée au développement et d'en amplifier la portée au-delà du Bénin.